Que s'est-il réellement passé à Ambodimita ? S'est-il d'ailleurs passé quelque chose ? L'opacité de la communication au niveau de la Présidence laisse place à l'ambiguïté. Comment croire sur parole le préposé de service alors qu'aucune photo de la voiture touchée par une balle n'a été montrée aux journalistes ? Comment expliquer qu'une arme, déclarée sophistiquée, ait été entre les mains d'un amateur tirant au coup par coup, de nuit, sur une voiture blindée roulant à vive allure ?
Dès l'annonce de cet "attentat", j'écrivais en post-sciptum dans L'Express de Madagascar : "Les services de la Présidence annoncent un attentat contre la voiture conduisant Andry Rajoelina. La nouvelle survient alors que les autres mouvances ont décidé de rallier Maputo, au Mozambique. Sans vouloir préjuger de quoi que ce soit, j'attire l'attention sur deux attentats célèbres, diversement commentés. Le 22 août 1962, au Petit-Clamart, la voiture du général de Gaulle est criblée de balles. La légende veut que ce soit la suspension pneumatique de la Citroën DS qui lui sauva la vie. L'enquête ayant confondu le lieutenant-colonel Bastien-Thiry, celui-ci fut condamné à mort et exécuté le 11 mars 1963. Quelques années auparavant, dans la nuit du 15 octobre 1959, François Mitterrand aurait échappé à un attentat, avenue de l'Observatoire, à Paris. Les faits n'ont jamais été avérés et, dans les biographies les plus rigoureuses de l'ancien Président de la République française, le mot "attentat" est prudemment mis entre les guillemets du doute" (4 décembre 2009).
Ce n'est certes pas la première fois que des attentats sont annoncés par des dirigeants politiques en difficulté. Didier Ratsiraka, qui, depuis Maputo, attribua la paternité de cet "attentat" à l'entourage le plus extrémiste de Andry Rajoelina, compte à son actif l'annonce de plusieurs vrais faux "attentats". Chaque fois, parce qu'aucune preuve évidente n'a jamais été rapportée, tout le monde de conclure, prudemment in petto, qu'il s'agissait d'une énième diversion pour détourner l'attention de l'opinion.
Si Andry Rajoelina allait finalement partir pour Maputo, malgré la pression d'un entourage qui allait se voir privé des dividendes de la "lutte", il est certain que cet "attentat" l'en aurait dissuadé. D'où la question que tout le monde se pose avec Didier Ratsiraka : "À qui profite le crime ?"
Le vrai problème est que la méfiance s'est installée. L'énième recours à l'expédient victimaire ne marche plus systématiquement. Un jour, également, dans la série des "plus jamais ça", outre la péremption des coups d'État, la ringardisation de la Place du 13 mai, le renoncement aux monopoles économiques et au verrouillage politique, les dirigeants de ce pays s'abstiendront de crier trop souvent au loup.
Post-scriptum : En Guinée, c'est l'aide-de-camp qui a commis un vrai attentat contre le capitaine Moussa Dadis Camara, chef de la junte putschiste, au pouvoir depuis décembre 2008. Lui, par contre, n'a pas raté son coup, tirant à la tête parce qu'il savait Dadis Camara équipé d'un gilet pare-balles, et envoyant ce dernier dans le coma. Le 28 septembre dernier, les militaires de la junte ont participé à la tuerie du stade de la Capitale guinéenne, faisant des centaines de morts et violant publiquement une centaine de femmes. Les veuves, les orphelins et les victimes de viol ne pleureraient sans doute pas la mort de Moussa Dadis Camara. Elles doivent même s'indigner que le médiateur Blaise Compaoré ait mis son avion à la disposition de la junte pour évacuer le blessé sur un hôpital marocain. Les "raisons humanitaires" invoquées pour les violeurs des droits de l'homme (et de la femme), cela s'appelle la raison d'État…